Et je m'étais perdu. Malgré toutes les précautions que j'avais prises jusqu'ici, je m'étais perdu.
La jauge d'essence de ma Jeep Cherokee indiquait la moitié du reservoir. Mais de toutefaçon essence ou pas essence, sans direction où aller cela ne changeait pas grand chose. Je pouvais bien appeler la base mais si on apprenait que je m'étais paumé comme un couillon j'aurais été de corvée de patates pendant au moins un mois.
Je pouvais donc soit attendre le passage d'une caravane de bédouins - probabilité : autant que de recevoir une invitation à prendre le thé avec la princesse de Prusse - soit scruter l'horizon à la recherche d'un nuage de sable provoqué par un autre véhicule et suivre le nuage - probabilité : autant que de recevoir une invitation à prendre le thé avec le caporal. Bien, mais pas top.
Assis à l'ombre de la portière, je commencais à dessiner dans le sable le trajet que je pensais avoir fait pour essayer de me repérer. Après quelques tracés approximatifs, je levais la tête pour trouver un point de repère. Mais au lieu de contempler un infini de dunes comme je m'y attendais, tout mon champ de vision était obstrué par un petit blondinet habillé en vert et portant un noeud papillon rouge qui observait mon dessin sans piper mot.
"Bonjour Monsieur, dessine-moi une caisse, me demanda le blondinet.
- Une caisse..."
Je voulais bien lui dessiner une caisse moi, incrédule devant ce petit bonhomme sorti de nulle part ailleurs.
Et je lui dessinai ma jeep, en m'appliquant, tirant la langue comme Michael Jordan quand il tire un lancer-franc ou Einstein quand il fait le con.
" Non, non, une caisse !
- Une caisse ? comme une grande boîte, en bois ?
- Bah oui, une caisse."
C'était encore plus facile. Ce gamin ne me demandait pas comme tous les gamins de lui dessiner sa majorette préférée mais bien une caisse, un cube de bois, rien de
bien sorcier.
Je dessinai donc une caisse, de 5 par 5 avec un couvercle.
" Non, c'est pas bien", me lançait le petit.
Alors je recommençais.
Après moultes tentatives, épuisé, lassé, désarmé, je jouai d'un subterfuge et me décidai à dessiner un mouton.
" ça c'est le mouton qui est dans la caisse", dis-je
Le minot me regarda satisfait, un large sourire me montrant une floppée de dents en cours de rangement.
« Dis moi p’tit gars, t’es tout seul ici ? »
- - Bah, non ! », me répondit-t-il comme si j’avais dit un truc plus gros que moi.
- - Ils sont où tes parents ?
- - J’chais pas.
- - T’es perdu alors ?
- - Bah, non ! » me répond-t-il encore
- - Qui est avec toi alors ?
- - Bah, Mam’zelle Adèle ! Et puis les autres ! » Le soleil me cognait sur la caboche comme ma femme quand je rentre bourré à la maison. Avec son écharpe et sa tête dénudée, je me demandais comment ce gamin faisait pour ne pas tomber dans les vapes.
- - C’est qui Mademoiselle Adèle ? Et c’est qui les autres ?
- - Viens, je vais te montrer. »
Il me prit par la main et m’emmèna vers le sommet de la dune la plus proche. Ce petit con gambadait en espadrilles alors que je me foutais du sable plein les rangers. Arrivé au sommet de la colline, j'eu la réponse à ma question.
Un champ de statues... Incroyable. Je restait médusé devant ces colosses de pierre qui se présententaient devant mes yeux. Jamais je n'en avais entendu parler, et il
me semble qu'on ne les connaît d'où je viens ni d'Adam, ni d'Eve.
"Alors ce sont tes amis ?
- Oui monsieur, me répondit le gamin. Avant, j'étais pareil, je ne bougeais pas, et puis il est venu.
- Il est venu ?
- Oui, un gros monsieur, avec des petites lunettes vertes et bleues. Il m'a touché la main et il m'a dit : "Te voilà libéré de l'immobilité. Chaque homme qui passera
par ici aura le pouvoir de libérer une personne, et tu devras le guider, lui expliquer. Mais attention, il faudra bien choisir. Si par malheur la personne réveillée décidait à partir, les autres
redeviendraient sable et apparaîtrait une nouvelle dune. Tous les réveillés devront rester ici, à aider les endormis. Et seulement lorsque le dernier aura quitté Morphée, vous pourrez
voyager."
Et c'est vous monsieur, le premier à passer. Alors je crois que je dois vous aider à choisir. Et je pense que Mam'zelle Adèle, c'est nickel !"
A ce moment précis, je me suis dis que le soleil était vraiment haut.
"Attend-moi là", dis-je à la tête blonde que je laissait seul de ce coté de la dune.
Je redescendis à la Jeep et bu une grande lampée d'eau. Puis m'en aspergeai le visage. Je me rajoutai une couche de couvre chef et remontai vers l'autre versant de la dune. Les statues et le gosse étaient toujours là.
"Ca va monsieur ?", me demanda-t-il comme si c'était moi le fou de cette histoire.
" Oui. Fais moi voir Madame Adèle.
- C'est pas Madame, elle est pas marié.
- Ah tu la connaissais avant qu'elle ne devienne de sable ?
- Bah , non ! Mais elle a pas d'alliance, c'est tout. Pis Adèle c'est écrit sur son pendentif.
- Tu as eu bien le temps de les examiner ces gens. Dis voir, ca fait combien de temps que t'es là, petit ?
Il essaie péniblement de compter sur ses doigts.
- Je sais plus. Quelques jours je crois.
- Et t'as pas soif ?
- Bah, non. Le gros monsieur passe tous les jours voir où ca en est. Et il me laisse une gourde et des biscuits. Tiens, t'en veux un? me dit-il en me tendant un petit beurre. Rien de mieux pour s'assécher un peu plus le gosier. Je me fis la reflexion que ce gros monsieur devait vraiment être aussi un gros con.
- Non merci, c'est gentil. Bon, c'est laquelle, Adèle ?
"C'est elle !" me dit-il en me la montrant des doigts et en crachant une flopée de miettes de petit-beurre. Je regarde le bout de son doigt,
puis mon regard se prolonge le long de la ligne qui commence au bout de celui-ci et dont la direction m'est donnée par la phalange en question et là, je la
vois.
Et je me dis alors que le gamin a bien choisi et qu'il n'est pas si innocent et candide qu'il en a l'air ! Si, si, juré, c'est ma première
réaction. La susnommée Mlle Adèle mesure un bon mètre quatre-vingt, des jambes magnifiques qui sembles être infinies, l'immobilité ne faisant qu'ajouter à leur déjà
naturelle longilignité. Y est déposé comme par enchantement un buste remarquable, une taille de guêpe affublée de deux obus, du gros calibre. Je me dis alors que toutes les statuts de femmes
grecques pourraient bien un jour demander à être réveillées et que le monde ne s'en porterait que mieux.
"Ok petit, je veux bien essayer. Qu'est -ce que je dois faire exactement ?
- Juste la toucher, et la convaincre de rester avec moi jusqu'au bout.
- Et je touche où ?
- Libre à vous monsieur, mais si je puis me permettre... non, libre à vous !
"Je m'approchai de ladite et, d'un geste sur et elegant, lui caressai l'epaule denudee. Sa peau etait d'un fin sable blanc.
J'observais tres attentivement pour voir de mes yeux la metamorphose miraculeuse.
- Oh, regardez, un heron ! m'interrompit le blondinet.
- Hein, ou ca ? repondis-je benetement en levant mon nez au ciel
- Ah non, en fait c'est rien, rectifia le ptit gars.
- Qu'est-ce qui n'est rien? demanda une nouvelle voix dont la chaleur n'avait rien a envier au sol.
- Je pensais qu'il y avait un heron, mais je me suis trompe, repondit le salopiaud.
- Bon. Ben si ya rien a voir, je me casse, en deduis la belle Adele.
D'un roulement de hanche, elle fit demi-tour, ce qui ne fut pas desagreable, puis commenca a s'en aller, ce qui n'etait toujours pas desagreable.
- M'sieur, faut pas la laisser partir ! me chuchote le salaupiaud (je m'en etais pas remis)
- Ah oui merde. euh... Mademoiselle Adele, attendez ! la helai-je.
- Attendez quoi? J'ai pas que ca a fiche, et plus j'ai chaud, j'ai soif, j'ai deja du sable dans mes sandales, j'ai faim et ya rien a faire. bref, je me casse,
indiqua-t-elle derechef.
La partie n'était pas gagnée, visiblement, ni d'ailleurs auditivement.
La belle Adèle approchait déjà du haut de la prochaine dune et si elle en venait à le disparaître derrière ces montagnes de sable, elle disparaîtrait à jamais, et
avec elle le petit blond et tous ses amis.
Sans compter que je serais bien dans la panade avec cette nouvelle dune qui pousserait sur mon bolide en panne.
"Attendez, je dois vous expliquer quelquechose, il en va de votre faim, de votre soif et même du sable dans vos sandales.
- Bon, allez-y, mais faites vite, je suis vraiment pressée !
- Voilà, vous n'ètes pas libre, désolé. Vous ne serez libre que lorsque chaque statue ici présente et dont vous faisiez jadis partie, sera rendue humaine par le
truchement d'un autre humain passant dans le coin et de votre bonne volonté.
Nous, car je vais rester vous aider, sommes ici et devons rester ici sous peine de devenir sable, et par accumulation, dune.
- En voilà une affaire, ça ne me motive pas du tout ! Et puis personne ne passe jamais ici !
- A vrai dire, ça ne me motive pas énormément non plus, mais je suis passé, et je ne suis pas personne, mon nom est Nemo."
- Nemo, quoi? Nemo crevettes ?
Je la regardai, ebahi. Comment etait-il possible que je me retrouve, comme un con, par cinquante degre a pas d'ombre avec du sable dans les chaussures, a revivre mes
souvenirs de cours de recre ?
- Finalement j'ai reflechi, vous avez raison: cassez vous.
- Oh ca va, je deconne ! Dites donc mais il est susceptible le vaillant sauveur du desert ! Bon, et il est venu comment ? A dos de chameau ou en tapis volant
?
- En jeep, ronchonnai-je
- Bon ben au moins une bonne nouvelle, au moins on pourra ramener tout le monde a la maison.
Je tus l'abscence d'essence dans le reservoir alors qu'elle continuait sur sa lancee.
- Bon alors, p'tit boud'chou, demande-t-telle au salopiaud, si j'ai bien compris ya qu'a toucher toute le monde et puis on rentre tous ensemble prendre un lait de
chamelle-fraise au souk ?
- Ah non, pas tous, il faut pas toucher ceux qui explosent.
- Pardon ?! m'enquis-je.
- Oui, le gros monsieur m'a dit qu'une statue sur deux est piegee.
- Et ca ne t'as pas semble important de me prevenir avant que je touche mademoiselle Adele ?
- J'ai oublie, mentit-il effrontement.
- Oublié...
Je me demandais bien dans quelle histoire je m'étais embarqué mais ça me plaisait. Après tout, c'était bien en quête d'aventures que je m'étais élancé à l'assaut du
désert et de ses dunes, d'une, et de deux, elle était vraiment pas mal cette Adèle, explosive, mais pas trop, comparée à une statue sur deux visiblement.
- Bon et comment on devine lesquelles explosent ?
- Je sais pas m'sieur, mais de toute façon, vous avez touché la vôtre, il faut attendre un nouveau passant et vous ne risquez pas grand chose.
- Un nouveau passant ... ça me fait bien marrer, c'est pas les Champs-Elysées non plus !
C'est ce moment que choisit le sable de la dune voisine pour tournoyer, s'élever dans le ciel, valdinguer, voler, s'éparpiller et nous annoncer l'approche d'un
cheval et à son grand dam (le dam du cheval), l'arrivée d'un lourd et opulent cavalier.
Il posa pied à terre, creusant le sable sous sa jambe et manquant de découvrir une nappe de pétrole souterraine.
Aussitôt, le blondinet avec ses chaussures noires se précipita à sa rencontre.
- Gros Monsieur! Comment ca va ? l'acceuillit-il.
- Ah mais je t'ai deja dit de ne pas m'appeler comme ca! Je suis le Comte de Vic Fezensac! Alors tu m'appelles Monsieur le Comte.
- D'accord monsieur le gros Comte. T'as des gateaux?
L'homme, vetu en bedouins, ce qui n'allait pas du tout avec sa chatoyante moustache graissee a l'huile de sardine, gromela et sorti un paquet de Petit Beurre et une
gourde qu'il tendit negligeamment au garnement.
- J'avais dit des tartelettes a la fraise, rappella le petit ingrat alors qu'il croisait les bras pour signifier son refus.
- C'est vrai que c'est vraiment sympa, ajoutai-je pour m'introduire dans le conversation
- Rha ben oui mais moi j'y comprends rien a comment nourrir un enfant. Et puis qui etes vous, d'abord ?
- Moi? Je suis un des passants qui viens de liberer cette demoiselle. C'est pas que ce soit deplaisant, mais j'aurai autant aime que ce ne soit pas au peril de ma
vie. A ce sujet, vous m'expliquez ?
- En effet, je vous dois bien une petite explication. Voyez-vous, je suis le genial inventeur d'une machine a cryogeniser, mais a base de sable. Je me suis bien
entendu cryogenise moi-meme il y a 50 ans. Mais je me suis dit que quitte a avoir une petite rallonge sur la vie, autant en faire profiter quelques connaissances. Vous voici donc au milieu des
gens qui ont un jour plus ou moins compte pour moi. Certain plus, comme ma charmante fifille Adele,...
- Salut Papa, ca va ?
- ... et certains moins. Ceux-la, je les ai mines.
- Mais... pourquoi ?
- Je ne les aime pas au point de leur souhaiter la mort, mais pas au point de les tuer moi-meme: c'est degoutant.
- Vous etes un grand malade.
- Je prefere genial inventeur. A ce sujet, que pensez-vous de mon invention ?
- J'avoue que c'est assez impressionnant. Mais je ne comprends pas pourquoi je ne peux pas liberer tout le monde si il suffit de toucher pour decryogeniser ?
- Haha, bien vu Monsieur, scientifique c'est ça ? J'ai ajouté à la cryogénisation un détecteur d'empreinte olfactive de ma confection. Lorsque vous libérez
quelqu'un, votre odeur se transmet à une statue, et, de proche en proche à toutes les autres. Si une statue vient à sentir une odeur déjà connue, et vient à être touchée, rien ne se passera, à
moins qu'il ne s'agisse d'une statue piégée, qui explosera évidemment. Savez-vous, monsieur le scientifique que tout un chacun a une odeur unique, aussi unique que ses empreintes digitales
?
- Je ne le savais pas, mais j'en connais qui en ont une sacrée !
- Ne faites pas l'enfant, je parle d'empreinte, pas de ce fumet que certains lui ajoutent plus ou moins volontairement. Cette odeur rance de sueur mêlée au manque
apparent d'hygiène de ces derniers temps n'est pas votre empreinte corporelle, Dieu merci, c'est une enveloppe, comme si vous mettiez un gant pour cacher le bout de vos doigts. Mais les odeurs
ont cela de fantastique qu'on ne peut jamais vraiment les effacer et ainsi, votre empreinte corporelle reste et restera détectable à jamais par mes statues.
- Merci pour le compliment, la votre n'est pas mal non plus.
- Excusez-moi, je suis un peu grande-gueule... Mais sentez donc, je n'ai pas été gâté non plus... Seuls quelques hommes privilégiés ont droit à de la rose à la
naissance, et ils deviennent politiques."